Alors qu’elles représentent environ la moitié de la population, les femmes restent largement minoritaires parmi les personnes auxquelles les médias donnent la parole. Dans les actualités analysées en Haïti, à Cuba, à Porto Rico et en République dominicaine, elles ne représentent que 23 % des personnes citées ou interviewées. Ce constat, présenté lors du forum « Les femmes dans l’actualité antillaise », organisé le 8 août 2026 à Santo Domingo, met en évidence un déséquilibre qui dépasse la simple question de visibilité : il interroge la place accordée à l’expertise, à l’autorité et à la parole des femmes dans la construction de l’information.
La situation observée dans la Caraïbe s’inscrit dans une tendance mondiale persistante. Selon les données présentées lors de la rencontre, les études menées depuis 1995 dans plus de 160 pays montrent que les femmes ne représentent que 26 % des personnes citées dans les informations, bien qu’elles constituent la moitié de la population. Ce décalage soulève une question essentielle pour le journalisme : comment prétendre refléter fidèlement la société lorsque les voix féminines demeurent aussi minoritaires dans le récit de l’actualité ? Le problème ne consiste d’ailleurs pas uniquement à savoir combien de femmes apparaissent dans les médias, mais aussi à déterminer dans quels rôles elles y sont présentées. Une femme peut être visible comme victime, témoin ou personne affectée par un événement sans être considérée comme une experte capable d’analyser la politique, l’économie, la sécurité, les sciences ou les grands enjeux sociaux.
Les conclusions présentées au forum montrent justement que la faible présence des femmes devient encore plus préoccupante lorsqu’on examine les rôles qui leur sont attribués. Aucun des quatre territoires étudiés ne remet systématiquement en question les stéréotypes de genre dans sa couverture médiatique. La violence fondée sur le genre constitue également un angle mort commun, avec différents niveaux d’invisibilisation. Dans ce contexte, les participants recommandent notamment que les violences de genre soient intégrées de manière plus systématique dans l’actualité, en privilégiant une approche fondée sur les droits humains plutôt que sur le sensationnalisme. Une telle évolution implique de ne plus réduire les femmes victimes à leur souffrance, mais d’expliquer les mécanismes des violences, d’interroger les responsabilités et de donner une place aux spécialistes capables d’éclairer ces phénomènes.
Face à ce constat, l’une des propositions majeures issues du forum est la création d’un Réseau antillais de femmes expertes, organisé par spécialités et par pays, qui permettrait de relier durablement les universités, les organisations professionnelles, les femmes expertes et les rédactions. Une telle initiative pourrait contribuer à faire émerger davantage de voix féminines lorsqu’un média recherche une économiste, une juriste, une scientifique, une spécialiste des relations internationales, une professionnelle de la santé ou toute autre experte. Les participants souhaitent également que la perspective de genre devienne un critère transversal de la politique éditoriale des médias, notamment par un examen régulier de celles et ceux qui apparaissent comme sources, protagonistes ou spécialistes, ainsi que par l’adoption de guides permettant d’éviter les traitements sexistes et stéréotypés.
Cette transformation ne peut toutefois reposer uniquement sur les journalistes de terrain. Le forum recommande une formation continue sur la perspective de genre et l’intersectionnalité qui concerne également celles et ceux qui éditent les contenus, déterminent les priorités et dirigent les rédactions. Car derrière chaque journal télévisé, émission de radio, article ou publication numérique se trouvent des choix : qui sera interrogé ? Qui sera considéré comme suffisamment crédible pour analyser un événement ? Quelle voix sera placée au centre du récit ? Ces décisions participent directement à la représentation du pouvoir et du savoir dans la société.
À l’ère numérique, la réflexion concerne aussi les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle. Les recommandations appellent à construire un réseau de soutien et de solidarité numérique entre communicantes, journalistes et défenseures des droits de la région afin de faire face notamment aux attaques numériques coordonnées. Elles demandent parallèlement une vigilance particulière pour que les plateformes, les nouvelles technologies et les outils d’intelligence artificielle utilisés dans la production de l’information ne reproduisent ni n’amplifient les stéréotypes de genre.
La question de la représentation médiatique dépasse enfin les femmes qui font aujourd’hui l’actualité. Elle concerne aussi les filles et les adolescentes qui construisent leur perception de ce qu’elles peuvent devenir. Le forum recommande ainsi de renforcer, dès l’école primaire et jusque dans les écoles de communication, l’éducation aux droits humains, à la dignité et à l’égalité entre les sexes, afin que les jeunes générations puissent grandir avec davantage de modèles de femmes occupant des positions d’autorité et de savoir. Voir une femme analyser l’économie, expliquer une question scientifique, commenter une décision politique ou intervenir comme spécialiste n’est pas anodin : cela contribue à inscrire l’expertise féminine dans l’imaginaire collectif.
Le dialogue engagé entre Haïti, Cuba, Porto Rico et la République dominicaine devrait désormais se poursuivre à travers un réseau d’échanges, de formation et de monitorage commun. Pour les médias de la région, le chiffre de 23 % doit surtout servir d’interpellation. Mettre davantage les femmes en évidence ne signifie pas créer artificiellement une actualité féminine, mais mieux représenter la société telle qu’elle existe réellement, avec ses femmes expertes, dirigeantes, professionnelles, scientifiques, entrepreneures, intellectuelles, artistes, militantes et citoyennes. Le défi pour les rédactions antillaises est donc double : donner davantage la parole aux femmes, mais surtout reconnaître pleinement la valeur, la diversité et l’autorité de cette parole.
NOUV’ELLES
