Alors qu’Haïti se prépare à renouer avec les urnes après une décennie sans élections générales, les mêmes visages, les mêmes chefs et les mêmes réflexes semblent refaire surface. La politique demeure largement racontée, incarnée et disputée par des hommes. Pourtant, le problème ne réside plus seulement dans le nombre de femmes présentes : il concerne la place qu’on leur laisse pour penser, décider, proposer et diriger.

Le calendrier électoral annoncé par le Conseil électoral provisoire fixe actuellement le premier tour des élections présidentielle et législatives au 13 décembre 2026, sous réserve notamment d’un environnement sécuritaire acceptable et de ressources suffisantes. Plus de 300 partis politiques auraient été autorisés à participer au processus.  Une telle profusion devrait, en principe, favoriser le pluralisme. Pourtant, lorsqu’on observe l’espace politique qui se recompose, une question s’impose : où sont les femmes ?

Des partis nombreux, mais un pouvoir toujours très masculin

Ce qui frappe déjà n’est pas uniquement la prédominance masculine. C’est la persistance d’une certaine conception du parti politique : une structure organisée autour d’un homme, de son nom, de sa parole et parfois de son ambition personnelle.

Le pluralisme ne consiste pourtant pas à multiplier les sigles. Une organisation politique devrait être capable de faire émerger plusieurs voix : des jeunes, des professionnels, des personnes issues des milieux populaires et ruraux, des personnes vivant avec un handicap et, bien entendu, des femmes.

Or, rares sont encore les structures dans lesquelles une cellule féminine apparaît suffisamment autonome et visible pour prendre publiquement position, élaborer des propositions, défendre les orientations du parti et même participer à la contradiction interne sans attendre que le leader dicte systématiquement la parole.

Une femme politique ne devrait pas être seulement celle qui mobilise, applaudit, organise ou apparaît sur la photographie officielle. Elle doit pouvoir penser le programme, négocier, décider, représenter et, surtout, prétendre elle-même au pouvoir.

Les chiffres haïtiens racontent un échec ancien

L’histoire parlementaire récente devrait pourtant avoir provoqué un électrochoc.

À la Chambre des députés, les élections de 2015 n’avaient initialement élu aucune femme. Après les scrutins différés, en mars 2017, elles n’étaient finalement que 3 sur 118 parlementaires, soit environ 2,5 %. 

Au Sénat, le constat était à peine différent : en mars 2017, une seule femme siégeait parmi 28 sénateurs, soit environ 3,6 %. 

Autrement dit, Haïti ne part pas d’une situation de quasi-parité qu’il faudrait simplement améliorer. Le pays revient aux élections avec un lourd héritage de sous-représentation politique des femmes.

Et cette sous-représentation ne signifie pas que les Haïtiennes sont absentes de la société. Elles travaillent, entreprennent, dirigent des organisations, enseignent, militent, administrent, font vivre les familles et les communautés. Le paradoxe est précisément là : une moitié de la société peut être indispensable à son fonctionnement tout en demeurant marginale dans les espaces où se distribue le pouvoir.

Présentes ne veut pas encore dire puissantes

Le débat doit donc aller plus loin que le simple comptage des candidates.

Mettre quelques femmes sur une liste électorale ne garantit pas leur influence. Créer une « commission femmes » à l’intérieur d’un parti ne suffit pas davantage si cette commission ne dispose ni de capacité de proposition, ni de visibilité, ni de poids dans les décisions.

Il existe une différence fondamentale entre représentation et participation au pouvoir.

C’est précisément là que les partis politiques haïtiens sont attendus. Qui dirige leurs commissions stratégiques ? Qui négocie leurs alliances ? Qui élabore leurs politiques économiques, sociales et diplomatiques ? Qui intervient dans les médias au nom de ces structures ? Qui choisit les candidatures ?

Si les femmes sont présentes uniquement lorsque vient le moment de démontrer que le parti est « inclusif », elles demeurent des figurantes d’un système dont le scénario continue d’être écrit ailleurs.

Le monde avance, Haïti ne peut pas éternellement regarder

Cette situation est d’autant plus difficile à justifier que la participation politique des femmes n’est plus une revendication marginale. Elle constitue désormais un enjeu majeur de gouvernance démocratique soutenu par les organisations internationales et les institutions spécialisées.

Les expériences étrangères montrent aussi que les progrès ne surviennent pas spontanément : ils sont généralement accompagnés de réformes électorales, de quotas, de financement, de formation des candidates et surtout d’une transformation progressive des partis eux-mêmes.

Haïti ne devrait donc pas considérer la présence des femmes comme une concession faite par les hommes. Elle relève de la représentativité même de la démocratie.

Et pour la présidence ?

La question devient encore plus saisissante lorsqu’on regarde vers la fonction suprême.

Dans le paysage politique actuel, Dominique Dupuy fait partie des personnalités féminines dont les initiatives et prises de parole publiques entretiennent une visibilité politique notable. Mais il faut maintenir une distinction journalistique essentielle : visibilité, activité politique et candidature présidentielle ne sont pas synonymes. En l’absence d’une déclaration formelle de sa part, il serait prématuré de la présenter comme candidate.

Et c’est précisément ce silence relatif autour des candidatures féminines potentielles qui doit nous interpeller.

Pourquoi, à chaque nouvelle échéance, paraît-il encore naturel de dresser une longue liste d’hommes présidentiables avant de chercher laborieusement le nom d’une femme ?

Le problème n’est pas que chaque élection doive obligatoirement produire une présidente. Le problème est qu’une démocratie dans laquelle les femmes représentent une part majeure de la population devrait naturellement produire plusieurs femmes suffisamment implantées, financées, entourées et politiquement préparées pour pouvoir sérieusement prétendre à la présidence.

L’agressivité politique reste aussi un obstacle

Il ne faut pas non plus ignorer la manière dont la politique se pratique.

L’espace politique haïtien demeure fortement marqué par la confrontation, la personnalisation des rivalités et une certaine agressivité verbale. Les femmes qui s’y aventurent doivent souvent affronter, en plus de la critique politique ordinaire, des attaques visant leur apparence, leur vie privée ou leur légitimité même à exercer l’autorité.

Demander davantage de femmes en politique suppose donc également de construire un espace dans lequel elles puissent faire de la politique sans devoir payer un prix supplémentaire simplement parce qu’elles sont femmes.

Cela ne signifie évidemment pas les soustraire à la critique. Une femme qui exerce le pouvoir doit rendre des comptes exactement comme un homme. L’égalité implique aussi cette exigence. Mais ses idées doivent être combattues par des idées, son bilan par des faits et son programme par un autre programme.

Les prochaines élections seront aussi un test pour les partis

Les prochaines élections ne devraient donc pas seulement servir à savoir qui sera président, sénateur ou député.

Elles doivent permettre d’observer qui les partis choisissent de mettre en avant.

Combien de femmes seront candidates ? Combien occuperont des positions réellement compétitives ? Combien dirigeront des campagnes ? Combien disposeront de ressources comparables à celles accordées aux hommes ? Combien pourront parler au nom de leur parti sans attendre la présence de leur leader ?

Et surtout : combien seront préparées à gouverner ?

Haïti n’a pas besoin de femmes placées sur des affiches pour satisfaire une exigence de représentation. Elle a besoin de femmes capables d’occuper la table où les décisions sont prises et de participer à décider de ce qui sera posé sur cette table.

La prochaine bataille politique ne devrait donc pas uniquement opposer des candidats.

Elle devrait aussi confronter deux conceptions de la démocratie : celle où les femmes sont invitées à participer et celle où elles possèdent enfin suffisamment de pouvoir pour ne plus avoir besoin d’attendre une invitation.

NOUV’ELLES MÉDIA DES FEMMES

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