À 25 ans, Marie Kemlyne Lestalie Félix porte actuellement les couleurs d’Haïti au Vietnam dans le cadre de la 75e édition du Miss World Festival, programmée du 9 août au 5 septembre 2026. Élue Miss World Haïti 2026 le 7 juin dernier parmi onze finalistes, la jeune femme arrive sur cette scène internationale avec une histoire qui dépasse largement la couronne : celle d’une entrepreneure et militante de l’autonomisation féminine qui, paradoxalement, a dû elle-même affronter une vague de commentaires dévalorisants sur son apparence après son élection. 

Originaire de Jérémie, Marie Kemlyne Félix construit depuis plusieurs années un parcours à la croisée du marketing, de la communication et de l’engagement social. Diplômée en marketing, management et relations publiques, elle poursuit également une formation de niveau master en coopération internationale et aide humanitaire. Son engagement en faveur des femmes s’est notamment matérialisé en 2023 avec la création d’Inspire-toi d’Elles, d’abord conçu pour mettre en lumière des modèles féminins haïtiens avant d’évoluer vers une entreprise sociale proposant émissions, rencontres, sororité et accompagnement. Elle est également à l’origine de Flanm Ayiti, consacré à l’épanouissement des jeunes, et de Better Understand Marketing, une initiative d’éducation au marketing destinée notamment aux entrepreneures. 

Son intérêt pour les concours et l’expression publique ne date pas de Miss World. À 16 ans, elle avait remporté en 2016 un concours national de nouvelles scolaires avec son texte Les Extraterrestres. Elle raconte également qu’à 19 ans, à Jérémie, elle posait devant une caméra sans imaginer qu’elle deviendrait six ans plus tard Miss World Haïti. Une trajectoire progressive, donc, bien différente de l’image d’une candidate apparue soudainement sous les projecteurs. 

Mais la couronne a également exposé une autre réalité. Dès l’annonce de son élection, son physique est devenu l’objet d’une partie du débat public. Des critiques ont porté sur son visage, ses cheveux, son sourire, son style et, plus largement, sur sa conformité supposée aux standards attendus d’une reine de beauté. Marie Kemlyne Félix l’a elle-même reconnu récemment : ces propos l’ont blessée. Dans une publication personnelle, elle explique cependant avoir choisi de ne pas laisser ces jugements déterminer sa valeur et affirme privilégier son objectif plutôt que la douleur provoquée par les critiques. 

C’est précisément là que le body shaming doit être interrogé. Critiquer la préparation d’une candidate, son discours, son projet ou les choix d’une organisation relève du débat public. Transformer le corps, les traits du visage, les cheveux ou l’apparence d’une femme en procès collectif en est un autre. Dans les concours de beauté, cette frontière devient particulièrement fragile puisque l’apparence fait historiquement partie de l’univers de la compétition. Mais cela ne justifie ni l’humiliation ni la réduction d’une femme à sa capacité à correspondre à un modèle esthétique prédéfini.

Le phénomène révèle surtout un paradoxe familier aux femmes exposées publiquement : leurs compétences peuvent être discutées, mais leur corps finit souvent par devenir lui aussi un sujet soumis au jugement collectif. Dans le cas de Marie Kemlyne Félix, cette violence symbolique prend une dimension supplémentaire puisqu’elle défend depuis plusieurs années l’autonomisation et la valorisation des femmes. Celle qui encourage d’autres jeunes femmes à dépasser les limites imposées par leur environnement doit désormais appliquer ce discours à sa propre expérience. Son organisation Inspire-toi d’Elles affirme justement travailler depuis 2023 à aider les femmes haïtiennes à développer leur potentiel, leur autonomie et leur confiance. 

Au Vietnam, changer le récit

Son expérience actuelle au Vietnam lui offre désormais l’occasion de déplacer l’attention. Miss World ne se présente d’ailleurs plus uniquement comme une compétition esthétique : son programme « Beauty With a Purpose » demande aux candidates de mettre en avant des engagements et des initiatives ayant un impact social. Lors de l’annonce officielle de la représentante haïtienne, l’organisation internationale avait justement souligné les engagements de Félix dans l’éducation, le leadership et le développement communautaire. 

Au fil de son aventure internationale, l’enjeu sera donc moins de prétendre que les attaques n’ont jamais existé que de montrer qu’elles ne résument pas son parcours. La candidate commence elle-même à réorienter son discours vers la persévérance, ses origines et la confiance en soi. Elle insiste notamment sur une idée : l’origine sociale, la couleur de peau, les cheveux ou la forme du visage ne devraient pas définir la destinée d’une personne. 

Et c’est peut-être ici que le positif commence effectivement à reprendre sa place. Non parce que toute critique devrait disparaître autour d’une Miss, mais parce qu’une jeune femme ne devrait jamais être obligée de gagner un concours international pour démontrer qu’elle mérite le respect.

L’expérience de Marie Kemlyne Félix rappelle finalement que la représentation féminine ne peut être défendue tout en maintenant les femmes prisonnières de standards physiques rigides. Une couronne peut être perdue ou gagnée ; la dignité, elle, ne devrait jamais dépendre d’un classement. Au Vietnam, Marie Kemlyne Félix représente aujourd’hui Haïti, mais elle porte aussi une occasion beaucoup plus personnelle : montrer que derrière l’apparence que certains ont voulu juger se trouvent un parcours, une voix, des engagements et une femme qui entend désormais raconter elle-même son histoire.

NOUV’ELLES

Share.

Comments are closed.

Exit mobile version