Chaque 28 septembre, la Journée internationale pour l’avortement sécurisé historiquement portée par les mouvements féministes d’Amérique latine et des Caraïbes autour de la dépénalisation remet au centre du débat une question qui demeure profondément sensible : jusqu’où une femme doit-elle pouvoir décider de poursuivre ou non une grossesse ? Derrière les oppositions morales, religieuses, juridiques et politiques se trouve également une réalité de santé publique. Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), environ 73 millions d’avortements provoqués ont lieu chaque année dans le monde et près de 45 % sont pratiqués dans des conditions non sécurisées. L’organisation souligne également que restreindre l’accès à l’avortement ne réduit pas nécessairement son incidence, mais influence fortement les conditions dans lesquelles il est pratiqué.
À travers le monde, les réponses juridiques sont très différentes. Certains États ont choisi d’élargir l’autonomie reproductive tout en maintenant des cadres médicaux et des limites légales. En France, l’interruption volontaire de grossesse est autorisée jusqu’à la fin de la 14e semaine de grossesse et, le 8 mars 2024, le pays est devenu le premier à inscrire explicitement dans sa Constitution la « liberté garantie » pour une femme d’avoir recours à une IVG. Cette constitutionnalisation vise notamment à protéger cette liberté contre une remise en cause future par une loi ordinaire.
En Colombie, la Cour constitutionnelle a adopté en 2022 un autre modèle : l’avortement n’est pas pénalisé lorsqu’il est pratiqué jusqu’à la 24e semaine de grossesse. Au-delà de ce délai, les exceptions déjà reconnues restent applicables, notamment lorsque la santé ou la vie de la femme est menacée, en cas de grave malformation fœtale incompatible avec la vie ou lorsque la grossesse résulte notamment d’un viol ou d’un inceste.
Au Mexique, la transformation s’est opérée progressivement à travers les États et les décisions de la justice. En septembre 2023, la Cour suprême mexicaine a jugé inconstitutionnel le système du Code pénal fédéral criminalisant l’avortement volontaire, estimant qu’il portait atteinte notamment à l’autonomie reproductive, à la santé, à l’égalité et au libre développement de la personnalité. Ces exemples montrent surtout qu’il n’existe pas un modèle juridique unique : délais gestationnels, exceptions médicales et modalités de prise en charge diffèrent selon les pays.
En Haïti, une évolution juridique qui reste au cœur des débats
En Haïti, la question prend une dimension particulière. Pendant près de deux siècles, le pays a fonctionné sous un Code pénal datant de 1835. En juin 2025, le gouvernement a adopté une version révisée des nouveaux Codes pénal et de procédure pénale. Leur entrée en vigueur est prévue pour janvier 2027, selon le ministère de la Justice et le PNUD. Il faut donc distinguer le droit actuellement applicable des dispositions du nouveau Code qui se préparent à entrer en vigueur.
Le nouveau cadre prévoit une évolution par rapport à l’ancienne législation. La SOFA relève notamment une dépénalisation partielle dans certaines circonstances, dont le viol, l’inceste et les situations mettant en danger la santé physique ou mentale de la femme. L’organisation féministe estime cependant que ces dispositions restent trop restrictives et demande d’aller plus loin dans la reconnaissance de l’autonomie reproductive.
Les données disponibles permettent aussi de comprendre pourquoi le débat ne peut être réduit à une confrontation idéologique. En s’appuyant sur l’EMMUS VI, la SOFA rapporte que 4 % des Haïtiennes âgées de 15 à 49 ans interrogées ont déclaré avoir déjà eu recours à un avortement. Parmi ces interruptions de grossesse, 53 % auraient eu lieu à domicile et seulement 48 % avec l’assistance d’un professionnel de santé. Ces chiffres mettent en évidence un problème parallèle au débat juridique : celui des conditions sanitaires dans lesquelles certaines femmes interrompent une grossesse.
À l’occasion du 28 septembre 2026, Kay Fanm a d’ailleurs poursuivi sa campagne en faveur de l’avortement sécurisé. L’organisation dirigée par la sociologue et militante féministe Danièle Magloire a organisé quatre ateliers d’éducation, une projection du documentaire Que sea ley et une clinique mobile en partenariat avec PROFAMIL. SOFA défend également depuis plusieurs années l’accès à la santé sexuelle et reproductive. Plus récemment, l’Association des Sages-Femmes d’Haïti (ASFH) et Nègès Mawon ont lancé en juillet 2026 le projet « PLAS NOU PA NEGOSYAB », consacré au renforcement du plaidoyer et de l’accès aux droits et services de santé sexuelle et reproductive.
Respecter le choix sans évacuer la question de l’encadrement
Dans la société haïtienne, l’avortement demeure cependant une question sur laquelle les convictions divergent fortement. Les arguments liés à l’autonomie corporelle et à la santé des femmes côtoient des préoccupations éthiques, religieuses et sociales concernant la protection de la vie prénatale. Une analyse sociologique sérieuse doit reconnaître l’existence de ces positions sans réduire les unes ou les autres à des caricatures.
Défendre le pouvoir de décision des femmes ne signifie d’ailleurs pas nécessairement défendre un système dépourvu de règles. Plusieurs pays qui reconnaissent légalement l’avortement établissent des délais gestationnels, des normes médicales et des procédures spécifiques, avec des exceptions lorsque la vie ou la santé est menacée ou dans certaines circonstances graves. Les limites diffèrent cependant selon les États, et l’OMS recommande que toute réglementation repose sur les données scientifiques, la qualité des soins et le respect des droits humains plutôt que sur des obstacles médicalement injustifiés.
Cette distinction est importante : parler de liberté reproductive ne revient pas à banaliser l’avortement ni à en faire un moyen ordinaire de contraception. Une politique cohérente intervient également en amont. Éducation sexuelle adaptée à l’âge, accès effectif à la contraception, prévention des violences sexuelles, accompagnement des adolescentes, information fiable et soutien aux femmes confrontées à une grossesse non désirée sont autant d’outils permettant de réduire les grossesses non planifiées. L’OMS considère précisément la contraception et l’éducation complète à la sexualité comme des composantes importantes de la prévention.
L’enjeu concerne également les inégalités sociales. Lorsqu’une pratique existe malgré son interdiction ou de fortes restrictions, les conséquences ne sont pas nécessairement les mêmes pour toutes : une femme disposant de ressources financières, d’informations et d’un accès à des professionnels de santé ne fait pas face aux mêmes risques qu’une adolescente, une femme rurale ou une femme vivant dans la pauvreté. C’est notamment pour cette raison que les organisations féministes haïtiennes replacent l’avortement dans un débat plus large sur l’accès aux soins, les violences sexuelles et les droits reproductifs.
L’OMS estime d’ailleurs qu’environ sept millions de femmes vivant dans des pays en développement sont hospitalisées chaque année à la suite de complications liées à des avortements non sécurisés. Hémorragies, infections et lésions internes figurent parmi les complications possibles. Pour l’organisation sanitaire, presque tous les décès et handicaps associés à ces pratiques pourraient être évités grâce à la prévention des grossesses non désirées, à des soins conformes aux normes médicales et à une prise en charge rapide des complications.
Pour Haïti, dépasser le face-à-face « pour ou contre »
À l’approche de l’entrée en vigueur des nouveaux Codes en janvier 2027, Haïti se trouve donc devant une discussion qui dépasse largement la seule question de savoir si l’on est « pour » ou « contre » l’avortement. Elle concerne aussi la santé publique, l’autonomie des femmes, la prévention, la responsabilité, l’accompagnement médical et psychosocial, la protection des mineures et des survivantes de violences sexuelles, ainsi que la capacité du système sanitaire à offrir des services accessibles.
Respecter le choix d’une femme n’empêche pas une société de définir un cadre médical et juridique clair. Inversement, fixer des règles ne devrait pas conduire à ignorer les situations de viol, d’inceste, de danger pour la santé ou les conséquences sanitaires de la clandestinité. C’est précisément dans cet espace difficile que se situe le débat : rechercher un équilibre entre autonomie, santé, prévention et responsabilités, tout en laissant une place au pluralisme des convictions.
Le 28 septembre rappelle ainsi une réalité souvent occultée : derrière chaque statistique se trouvent des trajectoires différentes. Une adolescente victime de viol, une femme dont la santé est menacée, une grossesse non désirée ou une femme qui souhaite poursuivre sa grossesse ne vivent pas la même situation. Une politique publique centrée sur les femmes devrait être capable d’entendre cette diversité, de prévenir autant que possible les grossesses non désirées, d’accompagner celles qui veulent devenir mères et de protéger la santé et la dignité de celles confrontées à la décision d’interrompre une grossesse.
NOUV’ELLES MÉDIA DES FEMMES
