Un pays qui survit sur le dos des femmes, mais les abandonne quand elles tombent
En Haïti, aucune crise ne frappe aussi profondément, aussi silencieusement, que celle que vivent les femmes. À un mois du 25 novembre, journée internationale consacrée à l’élimination de la violence à l’égard des femmes, un constat brutal s’impose : les Haïtiennes sont aujourd’hui prises au piège d’une violence totale ; physique, sexuelle, économique, psychologique dans un pays qui peine à leur garantir même le droit de circuler en sécurité. Alors que la société civile et les organisations de droits humains dont Human Rights Watch multiplient les alertes, l’État, lui, peine encore à défendre les premières victimes de la guerre non déclarée menée contre les corps féminins.
Un rapport onusien qui expose la mécanique de la terreur
Le nouveau rapport du Bureau Intégré des Nations Unies en Haïti lève une fois de plus le voile sur une réalité insoutenable : entre mai et août 2025, 635 cas de violences sexuelles ont été recensés, commis majoritairement par les gangs de Grand Ravine, Village-de-Dieu et des Argentins. Dans 85 % des cas, il s’agit de viols collectifs, utilisés comme arme de guerre, de terreur et de punition communautaire. Ce ne sont pas des actes isolés : c’est une stratégie. Une adolescente de 17 ans violée chez elle sous la menace d’armes, une jeune femme de 22 ans kidnappée, battue, violée puis exécutée : ces récits ne choquent plus seulement par leur cruauté, mais par la fréquence tragiquement banale de leur répétition rapporte le BINUH.
L’indifférence institutionnelle : deuxième crime contre les victimes
Au-delà des atrocités, c’est surtout l’impunité qui nourrit le drame. Sans mécanismes judiciaires opérationnels, sans protection réelle pour les survivantes, sans poursuites efficaces contre les auteurs, la violence prospère. Le BINUH exige l’activation urgente de pôles judiciaires spécialisés, capables de traiter les crimes de masse, y compris les violences sexuelles. Mais tant que ces recommandations resteront lettre morte, les femmes continueront de payer de leur corps et de leur vie l’effondrement de notre système de sécurité et de justice. Ce vide institutionnel est un abandon. Et cet abandon, un scandale national.
Le 25 novembre ne peut plus être un rituel : il doit être un réveil collectif
Haïti n’a pas besoin d’un autre 25 novembre rempli de discours. Elle a besoin d’un sursaut d’indignation. Car derrière chaque statistique, il y a une sœur, une mère, une élève, une travailleuse indignation. Une vie qu’on a brisée. La violence faite aux femmes n’est pas une fatalité culturelle ni un dommage collatéral de la crise sécuritaire : c’est un phénomène politique, social et criminel que l’État doit combattre avec la même urgence que la lutte contre les gangs. La société civile, elle, ne demande pas l’impossible : elle exige simplement que le pays protège celles qui, depuis toujours, le maintiennent debout.

Mary Stephanie Laguerre